SITUATION DES EMPLOIS

LA SITUATION EST PLUS COMPLIQUEE A GERER QUE NE LE REFLETE LE RAPPORT GALLOIS

CI-DESSOUS UNE AUTRE APPROCHE SUR LA DESTRUCTION DES EMPLOIS INDUSTRIELS QUI MONTRE QUE POUR RESOUDRE UN PROBLEME IL FAUT BIEN LE COMPRENDRE

 

Les Cahiers de la DG Trésor - N° 2010-01 – Juin 2010

 

La désindustrialisation en France

Lilas DEMMOU 

 

NB: Reproduction  sans annotations, sans graphes et annexes -Se reporter à l'original

 

SYNTHESE

Le phénomène de désindustrialisation, qui touche la France comme l’ensemble des économies développées, peut être caractérisé par trois transformations concomitantes :

  • un recul de l’emploi industriel (l’industrie a perdu 36 % de ses effectifs entre 1980 et 2007, soit 1,9 million d’emplois ou encore 71 000 par an),
  • un recul de la contribution de ce secteur au PIB (le poids de l’industrie dans le PIB en valeur est passé de 24 % à 14 % entre 1980 et 2007) et
  • une forte croissance du secteur des services marchands. 

Ce document vise à évaluer l’importance de trois déterminants structurels de ce phénomène en France sur la période 1980-2007 (et la sous-période 2000-2007)

  • : l’externalisation de certaines tâches au secteur des services ;
  • la déformation de la structure de la demande au cours du temps --notamment liée aux gains de productivité dans les différents secteurs de l’économie- et
  • l’effet de la concurrence étrangère sur les performances du secteur industriel. 

Les principaux résultats sont les suivants : 

  • La recherche d’une plus grande efficacité par les entreprises s’est traduite par un recours croissant à l’externalisation (sur le territoire) d’une partie des activités industrielles vers le secteur des services.

Ces transferts d’emplois peuvent être estimés à 25 % des pertes d’emplois industriels sur la période 1980-2007. 

Une partie non négligeable de la baisse de l’emploi industriel observée dans les statistiques apparaît ainsi artificielle, dans la mesure où elle reflète un simple transfert d’emplois auparavant industriels vers les services, notamment d’intérim, sans véritable changement de leur contenu. 

Néanmoins, l’ampleur des destructions « réelles » d’emplois reste substantielle même lorsqu’on neutralise ce phénomène (de l’ordre de 1,5 million d’emplois entre 1980 et 2007).

Par ailleurs, le recours des entreprises industrielles à des prestataires de services tend à se stabiliser sur la période récente : les emplois externalisés ne représenteraient plus que 5 % des pertes d’emplois industriels observées entre 2000 et 2007.

 

  • Près de 30 % des pertes d’emplois observées dans l’industrie sur la période 1980-2007 seraient imputables à la déformation de la structure de la demande qui a accompagné les gains de productivité réalisés dans l’économie.

Le progrès technique, et les gains de productivité qui s’ensuivent, influent sur l’emploi industriel via deux canaux.

  • En premier lieu, les gains de productivité enregistrés dans l’industrie conduisent à réduire les besoins de main-d'œuvre dans ce secteur. Ces gains de productivité induisent certes, en contrepartie, une baisse des prix des biens industriels et, par suite, une hausse de leur demande, mais cet effet ne compense que partiellement l’effet premier de réduction de main-d'œuvre en raison d’une substituabilité limitée entre ces produits et les autres biens de l’économie.

 

  • En second lieu, les gains de productivité réalisés dans l’ensemble de l’économie entraînent une hausse du revenu des agents, qui se traduit, dans les économies développées, par une modification de la structure des dépenses des ménages au profit des services et au détriment des biens industriels.

Ces deux effets combinés auraient conduit à une destruction annuelle moyenne de 21 000 emplois entre 1980 et 2007, soit 29 % de la perte observée. L’impact des gains de productivité est encore plus important sur la période récente, de l’ordre de 43 000 emplois détruits par an entre 2000 et 2007, soit 65 % des destructions observées. 

  •  Bien que son impact soit plus difficile à quantifier, la concurrence étrangère semble également avoir contribué à la baisse de l’emploi industriel en France.

L’ouverture aux échanges internationaux influe sur l’emploi industriel via de multiples canaux, qui rendent son impact difficile à évaluer. Deux méthodes ont été mises en œuvre. La première, fondée sur le contenu en emplois des échanges, conduit à attribuer à ces derniers 13 % de la baisse de l’emploi industriel entre 1980 et 2007.

 

INTRODUCTION

La notion de « désindustrialisation » renvoie au recul de l’industrie dans l’économie concomitant à une forte croissance du secteur des services. C’est un phénomène commun à l’ensemble des économies développées, dont l’ampleur varie selon qu’il est capté par l’évolution de l’emploi ou de la valeur ajoutée en prix courants.

Les principaux faits stylisés illustrant ces évolutions sont les suivants:

  • De 1980 à 2007, l’industrie4 française a perdu 1 913 500 emplois (passant de 5 327 400 emplois à 3 414 000), ce qui représente une baisse de 36 % de ses effectifs. La majorité de ces pertes d’emplois a eu lieu dans l’industrie manufacturière (96 %).
  •  Sur la même période, le recul de l’industrie dans la valeur ajoutée évaluée aux prix courants apparaît significatif puisque sa contribution au PIB est passée de 24 % à 14 %.

On peut noter que les périodes de reprise économique (au milieu des années 1980 et au milieu des années 1990) correspondent à des phases de ralentissement dans la destruction d’emplois industriels. Néanmoins, ces périodes de plus forte croissance ne suffisent pas à inverser la tendance baissière.

  • Les services marchands ont quant à eux suivi une évolution inverse puisque leur poids dans le PIB est passé de 45 % à 56 % en valeur et l’emploi au sein de ce secteur a augmenté de 53 %. 
  • Rapportées aux effectifs de chaque branche, les pertes d’emplois apparaissent particulièrement élevées dans la branche des biens de consommation qui perd en 25 ans 52 % de ses effectifs. 
  1. Dans les branches de l’automobile et des biens intermédiaires, la baisse de l’emploi est de l’ordre de 40 %.
  2. Les branches de l’énergie et des biens d’équipement ont relativement mieux résisté avec une perte d’environ 30 % de leurs effectifs.
  3. Enfin, l’industrie agro-alimentaire apparaît comme un cas particulier puisqu’elle connaît sur la période une diminution de seulement 1 % de ses effectifs.

L’objectif de cette note est d’étudier les principaux facteurs à l’origine du recul de l’emploi industriel sur la période 1980-2007 (ainsi que la sous période 2000-2007). 

Trois principaux déterminants ont été retenus :

  • l’externalisation de certaines tâches au secteur des services. La recherche d’une plus grande efficacité par les entreprises se traduit par une rationalisation du processus de production qui transite par une division du travail accrue sur le territoire et un recours croissant à l’externalisation d’une partie du processus de production industrielle vers d’autres secteurs. Ce processus implique qu’une partie des réductions d’emplois observées dans l’industrie provient d’une transformation des frontières de l’industrie.

Les pertes d’emploi qui en résultent ne sont donc qu’apparentes.

  • La déformation de la structure de la demande au cours du temps, notamment liée aux gains de productivité dans les différents secteurs de l’économie.  

Les forts gains de productivité enregistrés dans l’industrie conduisent à réduire les besoins de main-d'œuvre dans ce secteur mais induisent, en contrepartie, une baisse des prix relatifs des biens industriels et, par suite, une hausse de leur demande relative.

L’effet net sur l’emploi dépend du degré de substituabilité entre les biens industriels et les services.

A ces effets imputables au différentiel de croissance de la productivité entre industrie et services, s’ajoute l’effet de la hausse du revenu due, quant à elle, à la croissance de la productivité de l’ensemble de l’économie. Cette hausse affecte en effet la demande en biens industriels et en services de manière non uniforme.

  • L’effet de la concurrence étrangère sur les performances du secteur industriel.

 Cet argument est souvent invoqué pour expliquer les pertes d’emplois dans l’industrie : la concurrence extérieure, notamment en provenance des pays à bas salaire, se traduirait par une baisse de la production des entreprises françaises (baisse des parts de marché, faillites, délocalisations…), réduisant ainsi l’emploi industriel en France. 

1. L’impact du recours à l’externalisation de l’industrie auprès du secteur des services

1.1. Mesures indirectes du recours à l’externalisation : évolution de l’emploi dans les services aux entreprises et des consommations intermédiaires de l’industrie

Sur la période 1980-2007, la part de l’emploi industriel dans la population active a reculé de 10% (de 22 % à 12 %) alors que l’emploi dans les services marchands a augmenté de 12% (de 32 % à 44 % de la population active). 

Plus particulièrement, l’emploi dans le secteur des services aux entreprises est passé de 8 à 15 % de la population active.

L’emploi dans le secteur des services marchands est passé d’un peu moins de 8 millions de personnes en 1980 à 12,2 millions en 2007 (soit une croissance de plus de 53 %).

Cette hausse a été plus particulièrement marquée pour la branche des services aux entreprises, où l’emploi est passé sur la même période 2 millions à 4,2 millions de personnes (+ 115 %) ainsi que pour l’emploi intérimaire qui est passé de 180 000 à 653 000 personnes (+ 264 %). 

Ces éléments statistiques suggèrent que la baisse de l’emploi dans l’industrie serait liée à la croissance de l’emploi dans les services marchands et notamment dans la branche des services aux entreprises.  

Une partie du processus de désindustrialisation s’expliquerait alors par une mutation du système productif caractérisée par un recours croissant à l’externalisation d’activités productives du secteur industriel vers le secteur des services.

L’évolution du poids des consommations intermédiaires dans le processus de production constitue une première mesure, très globale, du processus d’externalisation. L’accroissement du poids des consommations intermédiaires dans la production de l’industrie rend en effet compte d’un renforcement de la division du travail dans l’industrie. De 1980 à 2007, le poids des consommations intermédiaires dans la production industrielle est passé de 71 % à 75 %.

Cette mesure surestime néanmoins le phénomène de désindustrialisation puisqu’elle inclut la décomposition du processus de production au sein de l’industrie. 

1.2. Évaluation comptable de l’évolution du processus d’externalisation

Afin d’évaluer l’ampleur des transferts entre les secteurs industriels et les services, il convient d’identifier la part de l’emploi du secteur de services aux entreprises qui est directement imputable à une demande de l’industrie.

En l’absence de données explicites concernant l’emploi externalisé par l’industrie, on exploite le tableau des entrées intermédiaires qui fournit les consommations intermédiaires en services aux entreprises de chaque branche industrielle.

L’emploi externalisé est déduit en multipliant ces consommations intermédiaires par le rapport entre l’emploi et la production du secteur des services aux entreprises.

Le phénomène d’externalisation apparaît croissant le long de la période pour toutes les branches industrielles.

Les emplois externalisés par l’industrie auprès des services aux entreprises sont de cette façon estimés à 480 000 en 1980 (3 % de l’emploi du secteur marchand) et 860 000 en 2007 (5 % de l’emploi du secteur marchand).

Ce recours à l’externalisation de la production apparaît particulièrement élevé pour les branches des biens intermédiaires (240 000 emplois externalisés), des biens de consommation (180 000 emplois) et des biens d’équipement (170 000 emplois).

Ce phénomène semble plus limité pour l’automobile et l’énergie, pour lesquels les emplois externalisés seraient de l’ordre de  80 000.

Le recours à l’externalisation représente 25 % de l’emploi dans l’industrie en 2007 contre 9 % en 1980.

Le transfert d’emplois vers le secteur des services aux entreprises est particulièrement élevé pour les branches des biens de consommation, de l’automobile et de l’énergie, pour lesquels les emplois externalisés ont augmenté de plus de 25 points en proportion de leurs effectifs sur la période.

La part des emplois externalisés dans les branches des biens d’équipement, des biens intermédiaires et de l’agro-alimentaire a, quant à elle, augmenté de l’ordre de 12 à 15 % sur la période.

Finalement, partant du volume d’emplois externalisés par l’industrie en 2007 (860 000) et du volume d’emplois externalisés en 1980 (480 000), les mutations du système productif sur la période seraient à l’origine du transfert de 380 000 emplois de l’industrie vers le secteur des services aux entreprises, soit 14 000 par an. Rapportée aux 71 000 « pertes d’emplois » annuelles mesurées sur la période, l’externalisation en direction du secteur des services aux entreprises pourrait donc en expliquer 20 %.

En appliquant cette approche à l’ensemble des autres branches des services marchands, on mesure que l’externalisation aurait concerné 480 000 emplois sur la période ou de façon équivalente 18 000 emplois en moyenne par an, soit près de 25 % des pertes d’emplois industriels mesurées annuellement. 

Le recul de l’emploi industriel apparaît ainsi plus limité lorsqu’il est corrigé de l’externalisation des activités industrielles. Selon les données brutes, l’emploi industriel est passé entre 1980 et 2007 de 22 % de la population active à 12 %, la prise en compte de l’externalisation dans le secteur des services aux entreprises conduit à réviser ces chiffres de 24 % en 1980 à 15 % en 2007 (et de 25 à 16 % en corrigeant de l’externalisation de l’ensemble du secteur des services marchands). 

1.3. Synthèse des résultats sur le rôle de l’externalisation dans le processus de désindustrialisation

Ainsi, entre un cinquième et un quart des pertes d’emplois dans l’industrie semble s’expliquer par un processus d’externalisation des activités de l’industrie. Le tableau suivant récapitule les principaux résultats. 

Récapitulatif sur l’évolution de l’emploi industriel

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Sources : Insee, calculs DG Trésor.

 Le caractère artificiel de ces pertes d’emplois doit être souligné dans la mesure où il ne s’agit pas d’emplois détruits mais d’emplois transférés vers d’autres secteurs.

Les explications mobilisées dans les sections suivantes visent davantage à rendre compte des déterminants liés à la destruction réelle d’emplois dans le secteur industriel.

2. L’impact de l’évolution de la structure de la demande et des gains de productivité sur l’emploi industriel

2.1. L’impact des gains de productivité sur l’emploi industriel dépend de la sensibilité de la demande en biens industriels à la variation des prix relatifs et du revenu 

Une part de la baisse de l’emploi dans l’industrie au cours de la période 1980-2007 peut s’expliquer par la relation entre d’une part, les gains de productivité réalisés dans ce secteur (et plus généralement dans l’économie) et d’autre part, les comportements de demande des agents.                                

 

En effet, pour que l’emploi dans l’industrie reste constant deux conditions sont nécessaires :

  • les gains globaux de productivité dans l’économie doivent être accompagnés d’une croissance équivalente de la demande adressée à tous les secteurs
  • un différentiel de croissance de la productivité en faveur de l’industrie doit par ailleurs être accompagné par un surcroît équivalent de croissance de la demande adressée à ce secteur. 

Si l’évolution de la demande adressée au secteur industriel ne vérifie pas ces conditions, l’amélioration de la productivité se traduira par un déséquilibre sur le marché des produits qui sera résolu par les entrepreneurs par des destructions d’emplois dans ce secteur (au bénéfice d’autres secteurs si la main d’œuvre est parfaitement mobile). Il en résultera une diminution du poids de l’industrie dans l’emploi total. 

Plus particulièrement, le progrès technique affecte la structure de la demande (et donc l’emploi) par le biais de deux principaux canaux :

  • un effet de revenu (associé aux gains globaux de productivité dans l’économie) et
  • un effet de substitution (associé au différentiel de gains de productivité entre l’industrie et le reste de l’économie).

 

2.1.1. L’effet de revenu, défavorable au secteur industriel dans les économies développées, tend à déprimer l’emploi dans ce secteur

L’effet de revenu renvoie au fait que la hausse du revenu réel associée aux gains de productivité dans l’économie n’est pas nécessairement utilisée de façon uniforme entre les différents produits.

Un certain nombre de travaux empiriques consacrés aux comportements de consommation vérifient en effet que les agents modifient de façon non uniforme la composition de leur panier de biens consommés à mesure que leur revenu réel se modifie.

Cette évolution non uniforme de la demande apparaît au sein des biens industriels mais semble également vérifiée pour la répartition entre biens industriels et services. 

Selon les résultats des estimations des travaux empiriques, les élasticités revenu de la demande en biens industriels apparaissent ainsi supérieures à l’unité pour de faibles niveaux de revenu par tête et inférieures à l’unité pour des niveaux de revenu par tête plus élevés.

La relation entre le revenu et la demande relative de biens industriels suivrait donc une courbe en U inversé .

Ces résultats suggèrent donc que les élasticités-revenu de la demande de biens industriels en France sont inférieures à l’unité, ce qui implique que la demande en volume adressée au secteur industriel a tendance à croître moins rapidement que les gains de productivité réalisés dans l’économie (ou de façon équivalente que la hausse de revenu), et qu’en conséquence les besoins en travail dans ce secteur diminuent au cours du temps.

L’évolution de la demande en biens industriels est non uniforme.

La trajectoire d’évolution de la demande avec le revenu est qualifiée d’ « hypothétique » car elle repose sur l’hypothèse que les gains de productivité sont uniformes entre les secteurs et que les prix relatifs sont fixés.

Au début du processus d’industrialisation, la demande en biens industriels est très dynamique et augmente à un rythme supérieur à celui du revenu : la part du revenu consacré aux dépenses en biens industriels est dans ce cas croissante. 

En revanche, dans les économies développées où les élasticités-revenu de la demande en biens industriels sont inférieures à l’unité, la demande augmente à un rythme inférieur à celui du revenu, conduisant à ce que le poids des biens industriels dans la demande décroisse.

Cet effet réduit d’autant les besoins en travail de ce secteur. 

2.1.2. L’effet de substitution contribue à stimuler la demande en biens industriels. Néanmoins, la croissance de la demande qui en résulte est inférieure à celle de la productivité.

Outre l’effet de revenu décrit ci-dessus qui dépend des gains globaux de productivité, l’évolution de l’emploi industriel dépend du différentiel de productivité entre les secteurs.

Le secteur industriel, qui bénéficie de gains de productivité relativement plus importants que le reste de l’économie, peut diminuer le prix relatif de ses biens, ce qui stimule la demande qui lui est adressée.

La variation de l’emploi dans ce secteur dépend alors de la sensibilité de la demande à la variation des prix relatifs.

Lorsque l’élasticité de substitution entre les biens industriels et les biens des services marchands est unitaire, la demande relative en biens industriels exprimée en volume croît à un rythme équivalent à celui de la baisse des prix.

Si la baisse des prix relatifs correspond au différentiel de gains de productivité, cela implique que la baisse des besoins en travail permise par les gains de productivité est juste compensée par la hausse des besoins en travail résultant d’une plus forte demande de biens.

En revanche, lorsque l’élasticité de substitution est inférieure (supérieure) à l’unité, les besoins en travail diminuent (augmentent). 

Selon les résultats des estimations de Rowthorn et Ramaswamy (1998) et de Fontagné et Bouhlol (2006), les élasticités de la demande relative au prix relatif des biens industriels sont inférieures à l’unité.

Cela implique que la baisse des prix relatifs des biens industriels n’est pas compensée par une augmentation équivalente de la demande en volume conduisant à une diminution nette des besoins en travail dans ce secteur.

 Le poids de l’industrie dans la demande en volume augmente mais insuffisamment au regard des gains de productivité réalisés dans ce secteur. 

2.1.3. L’évolution de la demande adressée au secteur industriel (qui est tirée par un effet de revenu et un effet de substitution) apparaît globalement insuffisante pour compenser la baisse des besoins en travail associée aux gains de productivité.

 

L’effet final des gains de productivité sur l’emploi dépend de l’ampleur de l’effet de revenu ainsi que du degré de substitution entre les biens.

L’effet de substitution favorable à la demande adressée au secteur des biens industriels permet de compenser en partie l’effet de revenu qui lui est relativement défavorable.

Il conduit à ce que le poids de l’industrie dans la demande en volume augmente malgré l’effet de revenu .

Néanmoins, la stimulation de la demande en biens industriels résultant de l’effet de substitution ne permet pas de compenser la baisse de ses besoins en travail associés à l’effet de revenu et aux forts gains de productivité dans l’industrie. Il en résulte que la part de l’industrie dans l’emploi tend à diminuer. 

2.2. La déformation de la structure de la demande expliquerait près de 30 % des pertes d’emplois dans l’industrie 

2.2.1. La faible élasticité de la demande en biens industriels conjuguée aux gains de productivité élevés dans l’industrie (et dans l’économie) s’est traduite au cours du temps par une baisse tendancielle du poids de l’industrie dans la demande intérieure

D’après les éléments précédents, la demande en biens industriels en France est faiblement sensible à une variation des prix relatifs et du revenu (élasticités-prix et revenu inférieures à l’unité), ce qui a deux implications s’agissant de l’évolution de la demande intérieure en biens industriels :

  • l’effet de substitution, favorable au secteur des biens industriels du fait des plus forts gains de productivité dans ce secteur, conduit à renforcer son poids dans la demande en volume et compense ainsi en partie l’effet de revenu.
  • l’effet-prix et l’effet de revenu contribuent conjointement à une baisse du poids de l’industrie dans la demande exprimée en valeur.  

Une simple analyse des données comptables portant sur la répartition sectorielle de la demande intérieure confirme également que ces deux effets interviennent dans le processus de désindustrialisation en France. 

La demande intérieure adressée au secteur des biens industriels apparaît ainsi faiblement dynamique lorsqu’elle est exprimée en valeur. Son poids dans la demande intérieure est passé  de 39 % à 32 % sur la période 1980-2007, ce qui est cohérent avec l’existence d’une demande faiblement élastique au revenu. Le poids du secteur des services dans la demande intérieure s’est en revanche fortement renforcé (passant de 24 % à 32 % en valeur) ce qui est au contraire cohérent avec l’existence d’une demande en services marchands élastique au revenu.

Exprimée en volume, la demande intérieure adressée aux biens industriels a en revanche crû sur la période plus rapidement que la demande intérieure globale. Cela rend compte de l’effet substitution qui s’est traduit sur la période par un renforcement du poids de l’industrie dans la demande intérieure. Cette évolution apparaît par ailleurs principalement imputable aux comportements de demande des ménages.

Les données portant sur l’évolution de la productivité relative et des prix relatifs du secteur de l’industrie vis-à-vis du secteur des services marchands sont également cohérentes avec les mécanismes précédents. L’effet de substitution associé à la baisse des prix relatifs dans l’industrie a été permis par la forte croissance de la productivité de ce secteur sur la période.

La situation est inversée pour le secteur des services : la hausse du poids de ce secteur dans la demande intérieure en volume malgré la hausse de ses prix relatifs peut s’expliquer par un fort effet de revenu qui lui est favorable.

L’impact des gains de productivité dans l’industrie apparaît donc ambigu : ces gains détruisent des emplois dans ce secteur (du fait du surcroît d’efficacité) mais soutiennent la demande en biens industriels (du fait des plus fortes baisses de prix qui y sont associées) ainsi que la demande en services (du fait des gains de revenu réel qui sont associés à la croissance de la productivité). 

2.2.2. A partir d’une simulation fixant le poids des biens industriels dans la demande intérieure en valeur à son niveau de 1980, on évalue à 29 % la part des destructions d’emplois expliquées par la déformation de la structure de la demande sur la période 1980-2007

Le rôle de la transformation de la structure de la demande dans les pertes d’emplois (résultant des effets de substitution et de revenu identifiés) peut être évalué en simulant un scénario contrefactuel dans lequel la hausse du revenu des agents aurait affecté de manière proportionnelle leur demande des différents biens de l’économie. Par rapport à la situation observée en 2007, cela équivaut à supposer que le poids de l’industrie dans la demande finale intérieure augmente, conduisant à une hausse de la demande intérieure en biens industriels et à une baisse de la demande adressée au reste de l’économie.

À la hausse de la demande intérieure en biens industriels correspond, à compétitivité inchangée, une hausse de la demande d’importations en biens industriels. Afin de neutraliser l’effet de la concurrence internationale il est supposé que le solde commercial reste constant, i.e. que la variation des exportations est équivalente à celle des importations. Cela revient à supposer dans le scénario contrefactuel que le reste du monde a également une préférence plus forte pour les biens industriels, autrement dit que « le choc sur les préférences » est mondial.

Les évaluations sont réalisées au niveau agrégé de telle sorte à distinguer deux principaux secteurs dans l’économie, le secteur industriel et le secteur non industriel.

Trois principaux mécanismes, par lesquels le changement de la structure de la demande influe sur l’emploi industriel, peuvent être distingués dans la simulation :

  • en premier lieu, l’application de la structure de la demande finale intérieure de 1980 au niveau des dépenses de 2007 se traduit par une hausse de la demande intérieure (fictive) en biens industriels ;
  • cette hausse de la demande finale en biens industriels induit en retour une hausse de la demande intermédiaire en biens industriels ;
  • à demande finale intérieure globale inchangée, le corollaire de la hausse de la demande en biens industriels est une baisse de la demande intérieure adressée au reste de l’économie.

Cette baisse se traduit également par une diminution de la demande intermédiaire adressée par le reste de l’économie à l’industrie.

Dans la simulation proposée, nous avons fixé la technologie, i.e. le poids des consommations intermédiaires dans les différents secteurs, ainsi que la part des importations dans la demande intérieure, aux niveaux observés en 2007.

 Sous l’hypothèse d’un solde commercial inchangé, le choc de demande en biens industriels se traduit directement en supplément de production domestique auquel s’ajoute la production induite de biens industriels intermédiaires. Le contenu en emplois industriels (directs et indirects) de la production calculé en 2007 peut donc être appliqué à la variation de la demande finale intérieure, ce qui permet d’obtenir le niveau d’emploi qui aurait prévalu s’il n’y avait pas eu depuis 1980 de changement dans la structure de la demande intérieure en valeur.

Le contenu en emplois industriels de la production industrielle étant estimé à     5 500 emplois industriels (directs et indirects) par Milliard € de production supplémentaire, les créations d’emplois industriels associées à ce scénario sont estimées à 600 000 emplois. En outre, partant du contenu en emplois industriels indirects de la production du reste de l’économie, évalué à 400 emplois par Milliard €, la baisse de la demande finale adressée au reste de l’économie se traduit par une perte de 42 000 emplois industriels. Finalement, le niveau de l’emploi observé en 2007 étant de 3 215 000 emplois, il en résulte que la perte d’emploi liée aux gains de productivité (et au faible dynamisme de la demande en biens industriels) s’élèverait à 560 000 emplois, soit 29 % des pertes d’emplois.

Ainsi, près de 30 % des pertes d’emplois dans l’industrie peuvent être expliquées par une modification de la répartition sectorielle de la demande intérieure en valeur, liée à la forte diminution des prix des biens industriels et à l’augmentation du revenu réel des agents.

L’analyse peut être désagrégée par branche, faisant apparaître que les destructions d’emplois associées au changement de la structure de la demande ont été particulièrement fortes pour l’industrie agro-alimentaire, l’industrie des biens de consommation et l’industrie des biens intermédiaires. L’industrie automobile a au contraire bénéficié d’une demande dynamique ayant permis de créer des emplois sur la période.ne

Le phénomène de désindustrialisation résulte donc, pour une large part, de mutations structurelles liées au caractère non uniforme de la croissance économique : la croissance du revenu réel résultant des gains de productivité dans un secteur n’est pas forcément utilisée pour accroître la demande des produits de ce secteur.

Pour conclure, il convient de noter, d’une part, que ce phénomène de désindustrialisation masque des situations contrastées entre branches industrielles et, d’autre part, que son caractère structurel n’implique pas qu’il soit irréversible.

La capacité des industriels à proposer de nouveaux produits sera probablement cruciale à cet égard, plusieurs travaux montrant que le dynamisme de la demande dépend de la qualité des biens et de leur contenu technologique. 

3. L’ampleur de l’impact de la concurrence étrangère sur les pertes d’emplois industriels apparaît particulièrement difficile à évaluer

3.1. Le solde commercial s’est dégradé et les échanges avec les pays émergents se sont accrus entre 1980 et 2007

Le poids des échanges industriels dans le PIB a augmenté sur la période : le poids des exportations en biens manufacturés est passé de 12 % du PIB en 1980 à 17 % en 2006. Cela traduit une hausse du degré d’ouverture de l’industrie française:le taux d’ouverture étant passé de 11,5 % à 18 %.l’économie)

Le solde extérieur de ce secteur s’est dégradé, passant d’un déficit de 15 Milliard € en 1980 à un déficit de 54 Milliard € en 2007 en valeur. La dégradation du solde commercial s’explique aussi bien par les échanges avec les pays développés qu’avec les pays émergents : la détérioration du solde vis-à-vis des pays émergents est de l’ordre de 1,7 %  de PIB sur la période et de 0,65 % de PIB vis-à-vis des pays développés. Les échanges avec les pays émergents ont connu une croissance particulièrement forte sur la période 1980-2008, les exportations passant de 3,9 % à 5,3 % du PIB et les importations de 1,1 % à 4,1 %.

Le degré d’ouverture du secteur industriel en France apparaît donc croissant sur la période 1980- 2007, ce qui pourrait expliquer une partie des destructions d’emplois observées dans ce secteur.

Néanmoins, les mécanismes à l’œuvre sont complexes et ne permettent pas d’établir une causalité directe entre les données précédentes portant sur la croissance des échanges avec les pays émergents et la destruction d’emplois. 

En effet, si la croissance des exportations industrielles favorise par définition la production industrielle (et donc l’emploi industriel), l’impact des importations n’est en revanche pas totalement symétrique.

 L’effet de la croissance des importations sur la production domestique (et donc sur l’emploi) dépend en particulier du degré de substitution entre les biens importés et les biens produits dans l’économie.

Si les importations sont parfaitement substituables aux biens produits dans l’économie, alors elles réduisent l’emploi.

En revanche, si la France produit des biens différents de ceux qu’elle importe, alors l’effet des importations sur l’emploi en France est amoindri. 

3.2. 13 % des destructions d’emplois industriels s’expliquent par les échanges selon une approche comptable fondée sur le contenu en emplois industriels des échanges

Sous l’hypothèse d’une relation de substitution entre les importations et la production domestique, l’effet des échanges sur l’emploi peut être approximativement capté en calculant le contenu en emploi des importations et des exportations industrielles. Le solde en emploi des échanges indique alors pour chaque année l’emploi nécessaire à la production des exportations auquel est soustrait l’emploi qui aurait été mobilisé si la France produisait elle-même ses importations.

Sur longue période, l’évolution du contenu en emploi global des échanges dépend des variations du solde commercial et de la productivité.

Le contenu en emploi de la production est calculé en 1980 et en 2007 en ayant recours à une méthodologie similaire à celle utilisée dans la section précédente : il intègre les emplois directs de la branche correspondante ainsi que ceux induits par le biais des consommations intermédiaires de la branche en biens industriels.

L’analyse est menée au niveau agrégé (le contenu en emploi industriel est estimé en agrégeant l’économie en deux secteurs comme dans la section précédente) et à un niveau plus désagrégé (on considère dans ce cas l’évolution des 5 principaux secteurs industriels, hors énergie).

Le contenu en emploi, calculé pour les années 1980 et 2007, décroit sur la période, notamment en fonction de l’évolution de la productivité et des prix.

En multipliant le contenu en emploi de la production (direct/ indirect) par le solde des échanges commerciaux, on obtient ensuite le contenu en emploi des échanges.

Sur la base de l’évolution du contenu en emplois des échanges, les pertes d’emplois par branche qui peuvent être attribuées aux échanges commerciaux oscillent entre 3 % et 83 % de la baisse des effectifs observée dans chaque branche manufacturière.

Au niveau agrégé, les échanges expliqueraient 13 % des destructions d’emplois industriels.

Les principaux résultats qui ressortent de cette évaluation sont donc que :

  • les échanges dans l’agro-alimentaire contribueraient à ralentir les destructions d’emplois.
  • les branches manufacturières subiraient en revanche des effets négatifs de l’internationalisation (particulièrement les branches de l’automobile et des biens d’équipement). 

3.3. Les limites de la méthodologie du contenu en emploi des échanges

Les travaux dans la littérature fondés sur l’approche du contenu en emplois des échanges conduisent à des résultats très contrastés. Il en résulte que les conclusions que l’on peut tirer de ces travaux sont très incertaines. En dépit de sa simplicité et de son aspect intuitif, cette approche est en fait sujette à plusieurs limites. 

En premier lieu, même en supposant une substitution parfaite entre biens produits en France et biens importés, le calcul du contenu en emploi des échanges proposé présente plusieurs limites :

  • En utilisant le niveau de productivité moyen observé dans l’économie, le contenu en emploi des exportations est probablement surestimé. En effet, la concurrence étrangère conduit à réallouer les ressources vers les entreprises les plus productives impliquant que les entreprises qui exportent présentent généralement des niveaux de productivité plus élevés que la moyenne.
  • Symétriquement, la destruction d’emplois liée à la concurrence étrangère touche principalement les entreprises les moins productives du secteur. Il en résulte que le contenu en emploi des importations est probablement plus élevé que le niveau moyen incorporé dans la production domestique qui a été considéré.
  • Le fait de ne pas avoir distingué les importations selon le niveau de développement du pays d’origine constitue une source de biais supplémentaire. Dans le cas d’échanges avec des pays développés, le contenu en travail des biens importés peut en effet être considéré comme proche de celui de la production domestique. Il est dans ce cas pertinent de faire l’hypothèse d’une substitution en valeur selon laquelle un euro importé remplace un euro de production domestique ce qui implique que le solde de la balance commerciale reflète directement la valeur de la production domestique substituée par de la production étrangère. Les importations en provenance de pays moins développés sont en revanche généralement plus intensives en travail que la production domestique.

L’utilisation d’une substitution en valeur conduit dans ce cas à sous-estimer le contenu en emploi des importations.

En second lieu, l’hypothèse de substitution parfaite entre les biens importés et les biens produits dans l’économie domestique, sous-jacente au calcul du contenu en emploi des échanges, est contestable :

  • La littérature empirique et théorique tend à montrer que l’échange entre pays développés est principalement intra-industriel et qu’il se caractérise notamment par l’échange de variétés qui apparaissent davantage complémentaires que substituables dans le panier de consommation des agents. Par le biais de l’échange avec des pays de niveau de développement similaire, les agents accèderaient à la consommation d’un éventail de biens plus large qu’en autarcie.
  • De façon similaire, selon les résultats récents de la littérature portant sur les échanges commerciaux entre pays de niveau de développement différent, les pays développés et les pays émergents (en développement) tendent de plus en plus à produire le même éventail de biens, mais les pays émergents seraient spécialisés sur des gammes de biens moins sophistiquées qui n’entrent pas directement en concurrence avec les biens produits dans les pays développés.

En troisième lieu, il convient de noter que la notion même de contenu en emploi est contestable car elle conduit à ignorer les mécanismes d’équilibre général qui interviennent dans la relation entre échanges et emplois.

Les différences de productivité entre pays partenaires se traduisent en effet par des différences de prix des produits et donc par des effets de substitution entre les biens demandés. Ainsi, l’importation de biens à moindre coût a des conséquences négatives sur la production domestique de ces mêmes biens mais a également un effet positif sur la production domestique d’autres biens qui bénéficient d’un effet de revenu. Il n’est donc pas pertinent de calculer l’effet des échanges commerciaux sur l’emploi en faisant l’hypothèse que les effectifs des autres secteurs de l’économie restent à leur niveau observé.

Finalement, sous l’hypothèse que tout flux commercial pourrait être produit dans l’économie domestique, le contenu en emploi des échanges semble en première approche rendre compte de ce que serait l’emploi dans un pays en l’absence d’échange.

Or, cette approche exclut en fait un mécanisme central par lequel les échanges peuvent affecter l’emploi et la production domestique, à savoir l’effet de la concurrence étrangère sur les prix relatifs et la réallocation de facteurs entre les secteurs.

Le calcul du solde en emploi des échanges ne rend donc pas explicitement compte du volume des emplois détruits ou créés par l’échange mais plutôt d’une situation théorique de ce que serait l’emploi industriel en l’absence d’échanges mais à prix des facteurs et des produits inchangés. Autrement dit, le solde en emploi de la balance commerciale est difficilement interprétable. 

3.4. Entre 9 % et 70 % des destructions d’emplois industriels sont expliquées par les échanges sur la base d’une méthodologie alternative fondée sur une estimation économétrique

Nous recourons donc ici à une méthodologie alternative en estimant sur les bases de données macroéconomiques l’impact des échanges commerciaux sur l’emploi industriel. Même si de telles estimations, reposant sur des spécifications toujours contestables, sont par nature fragiles, elles pourraient mieux capter certains des effets ignorés par la méthode du contenu en emplois.

Cette seconde évaluation est basée sur les travaux de Boulhol et Fontagné (2006), qui estiment, à partir d’un panel de 16 pays de l’OCDE sur la période 1970-2002, l’impact des échanges de produits manufacturés sur la part de l’emploi industriel manufacturé dans l’emploi total, en isolant les échanges avec les pays émergents. Nous avons essentiellement repris la spécification des

auteurs en étendant l’estimation à 19 pays de l’OCDE sur une période plus longue (1970-2007).

A partir des paramètres ainsi estimés, on obtient que l’évolution des échanges extérieurs expliquerait 39 % des destructions d’emplois entre 1980 et 2007.

L’estimation est cependant assez peu précise, l’intervalle de confiance à 95 % associé allant de 9 % à 70 %.

L’impact des échanges avec les pays développés n’apparaît pas significativement différent de zéro, la quasi-totalité des destructions d’emplois étant imputables aux échanges avec les pays émergents. Cela s’explique par la forte croissance des importations en provenance de ces pays, qui, d’une part ont un contenu plus élevé que les exportations vers ces pays et qui, d’autre part, ont progressé plus vite que ces dernières.

Il convient cependant de souligner la fragilité de ces résultats, qui reposent sur l’hypothèse très forte d’homogénéité de l’effet des échanges extérieurs entre pays. Or, les résultats apparaissent très sensibles à l’ensemble de pays inclus dans l’estimation. En particulier, lorsque celle-ci est réalisée en étendant seulement la période d’étude de Boulhol et Fontagné à 1970-2007 mais pas le nombre de pays, les effets des échanges sur l’emploi n’apparaissent plus significativement différents de zéro. 

4. Les pertes d’emplois sur la période 2000-2007 : évolution du poids de chaque déterminant

4.1. Amoindrissement du processus d’externalisation de l’emploi industriel vers le secteur des services

Après une période de ralentissement des destructions d’emplois (l’emploi dans l’industrie diminuant au rythme de 0,4 % par an entre 1995 et 2000 contre 2,5 % dans la première moitié des années 1990), la période récente est caractérisée par un renforcement du rythme de désindustrialisation.

Par ailleurs, le moindre recours à l’externalisation en France de la production industrielle vers le secteur des services dans la période récente suggère que la grande majorité de ces pertes d’emplois sont détruits (et non en partie transférés vers le secteur des services). On assiste en effet à un recul, en termes absolus, du recours à l’externalisation dans l’industrie sur la période 2000-2007.

Ce recul est vérifié pour les trois mesures différentes de l’externalisation utilisées dans le cadre de cette note :

  • Sur la période 2000-2007, le recours au travail intérimaire recule au rythme annuel moyen de 1,2 % (contre une croissance annuelle moyenne de 14,5 % sur la période 1995-2000).
  • Le même constat peut être fait en ce qui concerne l’externalisation de l’emploi industriel en direction du secteur des services aux entreprises, qui croît de 0,1 % par an entre 2000 et 2007 (contre une croissance annuelle moyenne de 2,3 % sur l’ensemble de la période 1980-2007). Les pertes d’emplois dans l’industrie expliquées par le processus d’externalisation vers le secteur des services aux entreprises sont ainsi estimées à 6 000, ce qui représente à peine 1,3 % des destructions d’emplois sur la période.
  • Entre 2000 et 2007, les emplois industriels externalisés en direction du secteur des services marchands croissent en moyenne de 0,3 % par an (contre 2 % sur l’ensemble de la période 1980-2007). L’externalisation des activités vers le secteur des services marchands serait ainsi à l’origine de 22 000 pertes d’emplois industriels entre 2000 et 2007, ce qui représente à peine 5 % des pertes d’emplois industriels.

Ainsi, le processus d’externalisation en direction du secteur des services tend à se stabiliser sur la période récente et n’expliquerait qu’entre 1 % et 5 % des 450 000 pertes d’emplois industriels entre 2000 et 2007 (contre 20 à 25 % entre 1980 et 2007). 

4.2. Renforcement de l’impact de la déformation de la structure de la demande intérieure

L’effet de la déformation de la structure de la demande au cours du temps, notamment liée aux gains de productivité à travers les deux canaux identifiés dans la section 3, apparaît s’être renforcé sur la période récente. Cet impact peut en effet être appréhendé par l’évolution du poids des biens industriels dans les dépenses intérieures, qui a reculé de 3% entre 2000 et 2007 (contre un peu moins de 7% sur l’ensemble de la période 1980-2007).

En appliquant la méthodologie décrite dans la section 3.2, on estime à 300 000 les pertes d’emplois liées à la déformation de la structure de la demande intérieure entre 2000 et 2007, soit 65 % des pertes d’emplois observés sur la période. Le rythme des destructions d’emplois liées à l’évolution de la productivité a donc fortement augmenté sur la période récente. 

4.3. Renforcement probable de l’impact du commerce extérieur

La position extérieure de la France a fortement varié depuis 1980. La période de forte dégradation de la balance commerciale des années 1980 a été suivie d’une amélioration pendant les années 1990. Depuis la fin des années 1990, la position extérieure de la France s’est érodée, avec notamment un retour à une situation déficitaire depuis 2004.

 Comme dans la section III, l’impact de la concurrence étrangère sur l’emploi industriel en France entre 2000 et 2007 a été évalué en recourant à deux méthodologies :

  • à l’approche par le contenu en emplois des échanges et
  • les résultats des estimations de Bouhlol et Fontagné (2006).

D’après l’approche par le contenu en emplois des échanges, l’impact des échanges extérieurs sur les destructions d’emplois industriel se serait renforcé. Alors que nous avions estimé que les échanges extérieurs pouvaient expliquer 13 % des destructions d’emplois de l’industrie sur la période 1980-2007, sur la période récente, les échanges expliqueraient 28 % des destructions d’emplois observées. 

S’agissant des résultats obtenus à partir des estimations économétriques, il faut noter que, la période d’analyse étant plus courte, nous relâchons l’hypothèse faite sur la période 1980-2007 selon laquelle l’ajustement de long terme était complètement réalisé. On compare ainsi l’emploi réel à un emploi simulé à partir de la dynamique estimée avec la méthodologie de Boulhol et Fontagné (2006) en étendant la période et le nombre de pays et sous l’hypothèse que les échanges sont fixés à leurs niveaux de 2000 sur toute la période 2000-2007.

Les résultats obtenus semblent, à première vue, contradictoires avec ceux obtenus avec la méthode comptable puisqu’ils suggèrent un relâchement de l’effet de la concurrence étrangère : 130 000 destructions d’emplois, soit 30 % de celles observées, s’expliqueraient par la concurrence étrangère entre 2000 et 2007 (contre 39 % entre 1980 et 2007).  

La seule concurrence des pays émergents expliquerait 120 000 pertes d’emplois. Cependant, l’emploi apparaît s’ajuster relativement lentement aux performances extérieures ; la dégradation des performances extérieures entre 2000 et 2007 n’aurait ainsi pas encore produit tous ses effets sur l’emploi.

A long terme, elle devrait conduire au total à 200 000 destructions d’emplois (dont 175 000 imputables à la concurrence des seuls pays émergents), ce qui correspond à 45 % des destructions d’emplois observées sur la période. Comme sur la période 1980-2007, cette part est cependant très imprécisément estimée, les bornes inférieure et supérieure de l’intervalle de confiance à 95 % valant respectivement 9 % et 80 %, ce qui appelle à considérer les résultats avec beaucoup de prudence.

 

CONCLUSION

Les fortes pertes d’emplois industriels observées depuis 1980 s’expliquent bien par les trois facteurs étudiés dans cette note : l’externalisation de certaines activités industrielles vers le secteur des services, l’évolution de la productivité (et celle, consécutive, de la demande intérieure en biens industriels), et la concurrence étrangère. Le rôle de ces trois facteurs évolue cependant de manière contrastée sur la période récente.

L’externalisation de certaines activités des entreprises industrielles vers le secteur des services, qui aurait été responsable de 20 à 25 % de la baisse de l’emploi industriel mesurée dans l’industrie entre 1980 et 2007, n’en expliquerait plus que de 1 à 5 % depuis 2000.

A l’inverse, les forts gains de productivité réalisés dans le secteur industriel joueraient un rôle croissant. Ils seraient à l’origine de près de 30 % des pertes d’emplois sur la période 1980-2007 et de 65 % depuis 2000.

L’impact de la concurrence étrangère sur l’emploi industriel apparait plus difficile à évaluer compte tenu de la relation complexe qui existe entre importations et production domestique. D’après une approche comptable, fondée sur l’estimation du contenu en emplois des échanges, le commerce extérieur expliquerait 13 % des destructions d’emplois dans l’industrie. Sur la période récente, ils expliqueraient 28 % des destructions d’emplois dans l’industrie. Cette approche comptable des échanges est sujette à un certains nombre de limites conduisant à considérer que cette estimation est probablement un minorant. Nous avons donc recouru à une approche alternative fondée sur une estimation économétrique de la relation entre emplois industriels et échanges. Avec une confiance statistique de 95 %, entre 9 % et 70 % des suppressions d’emplois industriels s’expliqueraient par l’évolution des échanges suivant cette approche.

On peut en outre souligner qu’une limite de ce travail est d’ignorer l’hétérogénéité de l’emploi, plusieurs études suggérant qu’à la fois le progrès technique et la concurrence internationale pourraient affecter différemment les travailleurs suivant leur niveau de qualification.l'emploi