EUROPE & EXTREMISMES

 

ARTICLE PARU DANS LE NUMERO DE DECEMBRE 2013 DES CAHIERS BERNARD LAZARE ET PUBLIE SUR LE SITE AVEC LEUR AUTORISATION

EUROPE: RENOUVEAU DES EXTREMES?

26 novembre 2013

Didier Bertin*

 

Nouveaux noms: VB, FPÖ, FN, PVV... nouveaux visages, mais faits générateurs et références inchangés, on l'appelle parfois NED, c'est à dire nouvelle extrême droite; cette NED n'a en fait rien de nouveau et reflète des convictions très ancrées et transmises de génération en génération sur un terreau fécond pour elles: l'Europe. Il existe des extrémismes au sein de la gauche et des verts mais en cas de crise l'extrême droite exerce une attraction majeure sur de nombreuses catégories sociales dont la classe ouvrière; c'est donc à droite et aussi sur les gouvernements européens que nous concentrerons notre analyse des extrémismes.

La mémoire défaillante des peuples européens due en partie à  un système éducatif  inadapté favorise l'extrémisme et le recul de la civilisation.  Il n'aura pas fallu attendre longtemps après la chute du communisme pour voir les pays de l'Est renouer avec leur tradition nationaliste et xénophobe. La promotion du devoir de mémoire destinée à endiguer ces phénomènes qui s'inscrivent dans un continuum, rencontre malheureusement de nombreux obstacles posés par des gouvernements  pour lesquels le prestige a priorité sur l'objectivité et qui s'ouvrent parfois  aux influences extrémistes pour se maintenir en place.

 

LES THEMES ET REVENDICATIONS DES EXTREMISTES

Les thèmes et objectifs des partis extrémistes restent constants au fil du temps; leur mode de communication s'adapte parfois mais  garde souvent par nostalgie, les accents des heures les plus sombres et sont généralement:

-les attaques contre la classe politique  afin de remettre en cause la démocratie.

-l'utilisation cynique de la démocratie pour légitimer sur une vague populiste, une accession au pouvoir afin de la saper (cas de la Hongrie aujourd'hui)

-l' ultranationalisme, le retour aux valeurs du passé, la nostalgie d'un âge d'or imaginaire,   la volonté de repli sur soi et son corollaire la xénophobie et le racisme

-l'antisémitisme sous sa forme traditionnelle ou avec le masque de l'antisionisme, les deux formes étant le fruit d'une même pathologie individuelle ou collective.

 

LE TERREAU DE L'EXTREMISME

Crise économique ou pas

L'utilisation des crises économiques, de l'austérité appliquée par référence à une conception mécaniste de l'économie et de l'angoisse profonde qui en résulte  est une vieille recette toujours efficace pour réveiller l'intolérance. Toutefois l'extrémisme peut ne se nourrir que de la seule aversion de l'autre puisqu'il progresse aussi  dans des pays  en croissance comme l'Allemagne et la Norvège.

L'extrémisme dans les pays de l'Est de l'Europe n'a pas non plus besoin de crise économique puisqu'il procède d'une tradition ancrée dont les principales sources sont probablement un christianisme caricaturé et un système éducatif médiocre. La force de l'habitude y est telle que par exemple l'expression antisémite de l'extrémisme ne nécessite pas la présence de juifs.

 

La classe politique

La disqualification systématique de la classe politique par les extrémistes porte particulièrement ses fruits lorsqu'elle est en partie avérée. Par exemple le succès du Front National en France se nourrit notamment de l'absence de politique nouvelle à la hauteur des attentes et des enjeux, et  qui soit une alternative crédible aux directives de la Commission Européenne.

 

L'immigration

Les extrémismes se repaissent de la haine contre les immigrants et font même des émules au sein des partis démocratiques de droite et de gauche; pourtant l'immigration peut être un facteur de croissance avec une politique efficace et modère par ses effets démographiques favorables, les menaces qui pèsent sur les systèmes de retraites des pays vieillissants.

L'islamisme

 

L'extrémisme de droite et le racisme seraient certainement vigoureux sans l'islamisme mais celui-ci conforte leur propagation. L'islamisme et sa composante terroriste ont un discours intolérant et encouragent attentats et guerres. Le passage du printemps arabe  à l'hiver islamiste a été décevant et a démontré que la démocratie est en danger lorsqu'elle intègre par angélisme suicidaire, des partis qui lui sont hostiles.

L'Europe a l'expérience de l'abandon de la démocratie aux extrémistes et de son prix élevé mais continue dans cette voie en tolérant la politique hongroise. 

 

Les pays de l'Est renouent avec leurs traditions extrémistes

En Lettonie on honore par exemple le souvenir des Waffen SS avec l'autorisation de l'État et la participation d'élus.

En Lituanie la Croix Gammée est légalisée, les symboles communistes sont interdits,  les défilés  pronazis sont autorisés et les criminels de guerre chassés des États Unis n'y ont pas été poursuivis; la mémoire de la milice LAF qui a collaboré avec les nazis est maintenant honorée et les survivants de la Shoah qui témoignent de ses crimes font l'objet de mandats d'arrêt internationaux.

En Pologne les statuettes caricaturant un juif tenant des pièces d'or sont en vente dans tous les magasins de souvenirs et  les œuvres d'Isaac Bashevis Singer ne sont  plus publiées; l'extrémisme est largement représenté par le second parti politique PiS de Jaroslaw et Lech Kaczynski au pouvoir jusqu'en 2007 et allié à des partis fanatiques comme la LPR (Ligue des familles polonaises) et le Samoobrona (Autodéfense). Le PiS regroupe des ultranationalistes militant pour un catholicisme rétrograde, contre l'Europe et l'IVG et pour un retour à la peine de mort et aux valeurs du passé. Les valeurs du passé de la Pologne sont aussi celles de la dictature instaurée par Pilsudski en vigueur jusqu'en 1939 et qui n'avait pas autorisé l'URSS à aller protéger les Sudètes; ceci a probablement changé le cours de l'Histoire.  

En Hongrie Viktor Orban a obtenu en 2010 avec son parti le Fidesz plus des deux tiers des sièges au parlement (263/386) avec 52% des voix et se comporte en dictateur. Il contrevient aux clauses de la Chartre des Droits Fondamentaux de l'Union Européenne et a supprimé d'une loi,  la reconnaissance de la singularité de la Shoah. En 2011 Viktor Orban a fait adopter "la loi fondamentale de Hongrie" qui déclare que  la Sainte Couronne, symbole de la constitution du Royaume apostolique, est aussi celui de la continuité l'État; la famille, la fidélité,  la foi, le travail  et la chrétienté sont à présent les valeurs premières du pays. La Hongrie garantit la vie dès la conception, autorise la discrimination selon l'orientation sexuelle et se dit responsable du sort des populations d'origine Hongroise hors des frontières remettant partiellement en cause le traité de Trianon. Les pouvoirs de la Cour constitutionnelle ont été limités et de nombreux magistrats mis à la retraite.

Il existe pourtant  un parti encore plus fanatique que le Fidesz, le "Jobbik" qui se réclame du dictateur  Miklos Horthy, est très ouvertement antisémite et anti-Roms, et conteste en l'ensemble du traité de Trianon.

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EXTREMISMES ET MANQUE DE SUBSTANCE DE L'UNION EUROPEENNE

Il n'y a rien de nouveau non plus en ce qui concerne l'inconsistance  des États européens que reflètent les institutions de l'Union Européenne à l'égard des débordements extrémistes.

Les autorités européennes sont très largement dominées par la droite et semblent agir de façon partisane. Le Parlement Européen a approuvé le 23 septembre 2008 une déclaration digne de la guerre froide relayant celle de  Prague du 3 juin 2008  et  assimilant trivialement le communisme au nazisme;  l'horreur absolue du nazisme est ainsi opacifiée et cette position porte  ombrage à ses victimes et au devoir de mémoire. Il semble que pour une large partie de la droite européenne la réprobation du communisme justifie tous les écarts à l'égard de la vérité des faits comme la singularité de la Shoah ou la victoire de l'Armée rouge sur l'Allemagne nazie. De nombreux pays de l'Est sous la houlette de la Lituanie réussissent progressivement à introduire dans l'Union Européenne une nouvelle version de l'Histoire dans laquelle la notion de double génocide incluant Shoah et crimes communistes, prédominerait. Rappelons que  62.5% des Juifs européens ont été exterminés et la fuite des survivants et de leurs descendants font qu'il ne reste plus qu'environ 10.4% (2007) de la population juive en Europe (8% dans l'UE) contre 59% en 1939.

"Il semble que pour une large partie de la droite européenne la réprobation du communisme justifie tous les écarts à l'égard de la vérité des faits comme la singularité de la Shoah ou la victoire de l'Armée rouge sur l'Allemagne nazie."

L'initiative de l'État d'Israël d'inaugurer le 25 juin 2012 l'imposant "Monument de la Victoire", à la gloire de la victoire de l'armée rouge sur le nazisme est remarquable. Le commentaire officiel israélien commence ainsi: "L'État d'Israël et le peuple juif ont une dette de gratitude envers le peuple russe, les peuples de l'ex-Union Soviétique et les combattants de l'armée rouge dont le sacrifice et l'héroïsme ont conduit à la victoire sur l'Allemagne nazie.."; cette honnêteté honore Israël entre toutes les nations.

Les pays européens se complaisent au contraire dans l'ingratitude en passant sous silence dans la plupart des mémoriaux  leur dette envers  l'armée rouge et les 27 millions de morts soviétiques.

Par ailleurs une vague d'hostilité  "extrémiste" de la part de nombreux gouvernements européens se propage contre la circoncision avec le support du Conseil de l'Europe par sa résolution du 8 octobre 2013 et contre la viande cacher et Hallal. In fine c'est la présence même des communautés juive et musulmane et peut être l'ordre public qui sont ainsi remis en cause en Europe par ses autorités, encore une fois.

Ce continuum extrémiste des États  européens  est rarement évoqué dans sa globalité.

 

Les Droits de l'Homme dans l'Union Européenne......

La très satisfaisante Charte des Droits Fondamentaux de l'Union Européenne qui a un caractère de loi depuis 2009 est peu ou pas appliquée par de nombreux États-membres. La Pologne et le Royaume Uni ont demandé et paradoxalement obtenu de l'Union Européenne que leurs citoyens ne bénéficient pas des Droits Fondamentaux européens. En ce qui concerne les autres pays  la Commission Européenne n'est pas en mesure de les y contraindre (comme on le voit en Hongrie)  puisque chacun peut en faire l'interprétation qu'il veut  et qu'en cas de conflit individuel les jugements des tribunaux locaux prédominent.  Le principe de subsidiarité qui restreint les actions des institutions européennes à celles que les États ne peuvent pas conduire et le principe de proportionnalité dégressive qui privilégie les moyens d'actions les moins contraignants pour les États-membres sont pratiques pour dégager  la Commission Européenne de sa responsabilité de gardienne des lois en ce qui concerne les Droits Fondamentaux.

 

 

CONCLUSION

Les extrémismes en Europe sont un continuum qui n'est pas toujours visible  dans sa globalité et  représentent  un véritable recul de la civilisation lorsqu'ils prennent trop d'ampleur.  

Les extrémismes n'ont rien de nouveau et ont toujours pour thèmes le repli sur soi, la haine de l'autre et la nostalgie d'un âge d'or imaginaire. L'Europe s'avère être un terreau favorable aux extrémismes et à leurs idéologues.  

Les crises économiques, la culture de la haine, la médiocrité des systèmes éducatifs et les  récits historiques tronqués favorisent et cimentent le développement des extrémismes.  

L'inconsistance des États européens est un facteur aggravant illustré par le soutien ou la tolérance de mouvements extrémistes autorisés à utiliser la démocratie pour lui nuire. En Europe, dans de nombreux pays de l'Est l'extrémisme parait être une tradition de longue date, tandis qu'à  l'Ouest ce sont aussi des gouvernements qui prennent des positions extrémistes en s'attaquant à des valeurs essentielles des communautés juives et musulmanes et remettent de facto en cause leur présence sur leurs territoires.

L'Union Européenne n'impose pas véritablement ses Droits Fondamentaux et s'ouvre à des projets révisionnistes aux dépens du devoir de mémoire qui doit être fondé sur la réalité des faits. 

 

*D'abord Expert à l'international dans les domaines économique et bancaire,   Didier Bertin  s'est orienté sur la défense des Droits de l'Homme,  et le respect par les États membres de la Charte des Droits Fondamentaux de l'Union Européenne au travers de son  association pour la Promotion d'un nouveau modèle européen des Droits de l'Homme et de son site www.euro-social-hr.org; aujourd'hui il se concentre sur la défense de la mémoire de la Shoah et de l'Histoire et sur la lutte contre l'antisémitisme.