Élections de 2019 en Israël

Influence du système électoral israélien sur la politique sociale et les principes de base du Sionisme

Didier BERTIN – 22 février 2019

L’érosion du  Parti Travailliste remplacé progressivement en tant que Parti dominant par le Likoud et la présence de longue date à différents postes de multiples gouvernements de Benyamin Netanyahou a progressivement changé la nature même de l’Etat d’Israël dans lequel la priorité  est devenue la réussite économique de quelques uns aux dépens de la plupart des autres. Cette évolution a aussi été la conséquence de la peur entretenue en Israël par de nombreux de pays arabes et organisations terroristes et qui ont orienté le choix des électeurs sur la politique  sécuritaire en mettant de coté une équitable croissance du pouvoir d’achat, la solidarité et la protection sociale. La domination sécuritaire a en effet permis au Likoud d’introduire insidieusement sa doctrine économique consistant en une régression substantielle de la politique sociale et donc du principe de solidarité sur laquelle Israël avait été fondé dans le but de donner au peuple  juif les moyens de mettre fin à l’exil face à d’incessantes manifestations de haine. Compte tenu de la forte reprise actuelle des agressions antijuives dans la diaspora nous devons rappeler que l’Histoire Juive incluant celle de la Judéophobie  (antisémitisme) crée un lien indissociable entre les Juifs et Israël qui font que l’antisionisme est par nature judéophobe (antisémite). La Judéophobie ou antijudaïsme ou haine des Juifs sont les termes qui conviennent de façon claire pour désigner ce que l’on appelle  aujourd’hui « l’antisémitisme » et qui se réfère plutôt aux théories racistes et pseudo-scientifiques du XIXe siècle.  

Ce qui reste du principe de solidarité en Israël est principalement  le devoir de servir la nation militairement sans espoir en retour d’une équitable  bienveillance envers tous les citoyens incluant les minorités qui adhèrent à l’idéal sioniste. L’affaiblissement de la politique sociale, la pratique abusive de prix élevés pour la consommation courante et surtout la spéculation foncière outrancière à la base d’une hausse invraisemblable des prix du logement affecte la plupart de citoyens et en particulier les primo-accédants et les nouveaux émigrés qui viennent chercher refuge en Israël. L’accueil de réfugiés juifs  est pourtant la mission première d’Israël.

Une  croissance du PIB (produit intérieur brut) sans solidarité induirait un déficit d’âme et d’identité que l’on ne peut continuer à accroître sans mettre en cause «cette fois  de l’intérieur »la sécurité d’Israël. Faire d’Israël un terrain de chasse réservé à quelques « winners » ne correspond même pas à ce que font généralement de nombreux autres pays de l’OCDE qui n’ont pourtant hérité ni d’une histoire aussi douloureuse que celle du Judaïsme, ni des principes de solidarité du Sionisme. La perte d’identité issue de la trop grande priorité donnée à la réussite entrepreneuriale est donc aussi un risque sécuritaire. C’est en effet la perte d’identité qui avait entrainé autrefois la disparition du Royaume d’Israël. Les chiffres fondamentaux de l’économie reflètent implacablement cette réalité qu’il faut prendre en compte à la veille des prochaines élections. Bientôt les gisements de gaz off-shore produiront des revenus dont l’effet doit être équitablement bénéficiaire pour l’ensemble des citoyens.

I-LA REALITE DES CHIFFRES

1-PIB

En 2017 le PIB avait atteint 350.7 milliards de dollars soit 40 310 dollar par habitant, mais en parité de pouvoir d’achat (référence Etats Unis) ce chiffre est réduit à 317.1 billion de dollars soit 36 448 dollars par habitant compte tenu des prix élevés à la consommation pratiqués en Israël et qui sont dus notamment à une concurrence insuffisante. Cette concurrence insuffisante ne favorise ni le pouvoir d’achat, ni la productivité des entreprise mais elle permet la constitution facile de fortunes personnelles pour quelques uns. L’amputation du PIB est de ce fait de (-) 9.7% ou 33.6 milliards de dollars soit  3 862 dollars par habitant et par an ce qui est très important. Cette amputation du pouvoir d’achat au bénéfice d’une minorité de citoyens est aussi reflétée par le niveau inacceptable de l’index Gini qui mesure la répartition des revenus et qui se situe entre ceux de l’Angola et du Tchad.

En France et en Allemagne où le système de distribution et la concurrence sont performants le PIB en parité de pouvoir d’achat est supérieur au PIB en valeur nominale de respectivement (+) 10.35% et (+) 13.5%.

Si l’économie de marché était organisée comme en France ou en Allemagne le pouvoir d’achat en Israël serait supérieur de plus de 20% à ce qu’il est aujourd’hui et l’on aurait un PIB sur la base des chiffres de 2017 s’élevant à 385 milliards de dollars en parité de pouvoir d’achatcontre 317 milliards en 2017La pénalité due à la mauvaise gestion économique du gouvernement est donc d’environ 68 milliards de dollars soit 7 800 dollars par habitant et par an. Les principales causes sont donc une concurrence et une productivité induite insuffisantes par rapport à celles des pays de  l’OCDE, en particulier dans les domaines de la distribution, de la construction, du transport et des banques. Par exemple la productivité horaire du travail en 2016 a été de 35 dollars en Israël contre 60 France et 47 en moyenne dans l’OCDE.

Le prix de l’immobilier s’est accru de l’ordre de 90% depuis 2008 sous l’effet combiné de taux d’intérêt bas, d’une offre insuffisante et d’une intervention « inefficace » du gouvernement dans un secteur crucial pour la population. L’OCDE ou Organisation de Coopération et de Développement Economique  regroupe des économistes de 36 pays en principe démocratiques et développés comprenant  26 pays européens, les Etats Unis, le Japon, le Canada, l’Australie Israël et quelques autres.

2-Prélèvements obligatoires et politique sociale

Le sentiment de payer de lourds impôts n’est pas globalement reflétée par les chiffres puisque les recettes des impôts sur le revenu ne représentaient que 11.6% du PIB en 2017 ce qui correspond aux taux généralement appliqués dans l’OCDE et est même inférieur à celui des Etats Unis qui s’élève à 12.4%. Il est possible que ce sentiment soit fondé sur une réalité si la répartition de l’impôt est inéquitable.

Les cotisations sociales sont basses puisqu’elles représentaient  5.3% du PIB en 2017 contre 6.3% pour les Etats Unis. Lorsque les prélèvements sont faibles cela signifie le plus souvent que la part patronale des cotisations sociales est faible afin de réduire le coût effectif du travail pour les entreprises ; ceci entraîne une politique sociale limitée notamment en ce qui concerne les prestations en matière de santé, d’éducation et des autres services publics. Ainsi le pouvoir d’achat est réduit de façon visible par les prix à la consommation et de façon moins visible par le coût des services privés destinés à couvrir ceux qui ne sont pas fournis par l’Etatcontrairement à la politique appliquée  dans plusieurs pays de l’OCDE. Il est à noter une disparité importante  dans le secteur « High Tech », où les salaires sont plus de deux fois plus élevés que dans les secteurs traditionnels.

Les Etats Unis sont une parfaite illustration de l’affectation du pouvoir d’achat par l’absence de services publics mais qui dans le cas de ce pays particulier, pourraient être compensés par des salaires élevés. Le niveau des prélèvements obligatoires en Israël a été en 2017 de  32.7% du PIB contre 46.2% en France.

Illustration des la politique budgétaire en 2017 dans les pays européens « les plus solidaires », en Israël et aux Etats Unis « pays le moins solidaire » en pourcentage du PIB :

2017

% DU PIB

Prélèvements

globaux

Impôt revenus

Cotisations sociales

FRANCE

46.2

10.9

16.8

DANEMARK

46

29.6

0

BELGIQUE

44.6

16.3

13.6

SUEDE

44

15.8

9.7

FINLANDE

43.3

15.4

12.1

ISRAEL

32.7

11.6

5.3

ETATS UNIS

27.1

12.4

6.3

Les prélèvements comprennent notamment les impôts et les cotisations

2-Répartition du revenu

a-Distribution du revenu des ménages par décile en 2010

Premier décile : 1.7% de la population - Dernier décile : 31.3%

b-Index Gini en 2013 (mesuré de 0 à 100)

Israël : 42.8, en constante aggravation - 149e rang mondial sur 198.

La Suède est un des pays les plus égalitaires avec un coefficient de 24.9 et Haïti le plus inégalitaire avec 60.8. Israël se situe entre l’Angola et le Tchad ce qui est anormal et l’excuse généralement donnée concernant  la sous activité de certains hommes juifs orthodoxes et femmes musulmanes n’est pas une explication satisfaisante car les disparités sont clairement visibles en dehors de la région de Tel Aviv et par ailleurs Israël a les moyens d’investir dans un accompagnement éducatif adapté pour  les populations particulières.

3-Salaires

Depuis avril 2018, le salaire minimum en Israël est de 29.12 NIS/heure (7.1 €) soit 5,200 NIS (1 268 €)  mensuels pour un temps plein de 182 heures (42 heures par semaine  contre 35 heures en France).  Ce niveau reste toutefois inférieur au SMIC français (1 498 € pour 152 heures de travail par mois) en termes de pouvoir d’achat, que l’OCDE estime être supérieur de 22% en France. Le salaire moyen est de 10 867 shekels (2 650 €) mais le salaire médian véritablement significatif est l’ordre de  8 000 NIS (1 951 €). L’écart entre le salaire moyen (moyenne des salaires) et le salaire médian (rémunération autour de laquelle  les salariés sont répartis également) est aussi le reflet de l’inégalité dans la répartition des revenus.

II – OFFRE POLITIQUE CENTRISTE COMME ALTERNATIVE

Benyamin Netanyahou a fait l’objet d’investigations  policières et judiciaires qui devraient inciter ses propres partisans à chercher une solution alternative de gouvernement. L’idéal serait de répondre en même temps aux attentes sécuritaires et sociales de la population.

Une guerre des « ego » entre les leaders des deux principaux partis centristes a failli les mettre hors jeu en les privant de toutes chances d’avoir suffisamment de députés pour  tenter de former un nouveau gouvernement. Au dernier moment avant la clôture du dépôt des listes, ces deux partis ont fait preuve de responsabilité dans l’intérêt des électeurs et ont formé un seul parti « Kakhol Lavan » (qui signifie Bleu Blanc selon les couleurs du drapeau national).

Les deux composantes de Kakhol Lavan - כחול לבן

1- Hossen leIsrael (Traduction : Résilience d’Israël) - חוסן לישראל

La récente création du Parti centriste  « חוסן לישראל » (Hossen leIsrael) par l’ex Chef d’Etat Major Benny (Benyamin) Gantz semble répondre aux impératifs sociaux et sécuritaires. Le mot Résilience est plus souvent utilisé en anglais et correspond à l’idée de résistance face à l’adversité, d’invulnérabilité, de stabilité face aux changements.

a-Sécurité

Celle-ci tient à la formation (Sciences Politiques en Israël et Gestion des Ressources aux Etats Unis) et à l’expérience de Benny Gantz ainsi  qu’à celles des deux autres anciens Chef d’Etat Major qui l’ont rejoint dans son Parti : Moshé Yaʿalon  et  Gaby Ashkenazi. Au cours d’une carrière militaire de 36 ans Benny Gantz a gravi tous les échelons en commençant  dans des unités d’élite aéroportées jusqu’à celui de Chef d’Etat Major de 2011 à 2015. Son expérience du terrain inclut les différents conflits du Liban et la seconde Intifada.

Dans son discours du 29 janvier 2019 Benny Gantz a promis de "renforcer les blocs de colonies et les hauteurs du Golan et a indiqué que « Jérusalem unie » resterait à jamais la capitale d'Israël. Il a ajouté que la vallée du Jourdain devrait rester la frontière de sécurité du pays. Il a déclaré qu'il lutterait pour la paix mais qu’il ne tolérerait pas de menace de la souveraineté d’Israël de la part de l’Iran, du Hezbollah et du Hamas.

Moshé Yaʿalon  a été chef d’Etat Major de 2002 à 2005 et a été ministre de la défense jusqu’en 2014 puis a démissionné en raison de  divergences de vue avec Benyamin Netanyahou. Il a été membre du think tank du Washington Institute for the Near East Policy.  Il a eu expérience militaire de terrain pendant la guerre du Kippour où il a participé à l’opération de prise en tenaille de la 3e armée égyptienne en ayant traversé le canal de Suez.

En 1982 il a participé à la guerre du Liban puis a dirigé le service de renseignement militaire.

Gaby Ashkenazi a servi dans l’unité Golani (unité d’Elite) de 1972 à 1988 ; Il a participé à la guerre du Kippour, a pris part à l’opération de libération des otages d’Entebbe et aux conflits du Liban en 1982 et 2006 puis a été  Chef d’Etat Major de 2007 à 2011.

Il est à noter qu’Avi Nissenkorn, Président du syndicat des travailleurs « Histadrout » a aussi rejoint Hossen LeIsrael.

b- Politique générale et sociale de Hossen LeIsrael

Selon le document d'enregistrement officiel de Hossen LeIsrael du 27 décembre 2018, les objectifs du Parti sont les suivants:

Continuer à établir et à renforcer l'État d'Israël en tant qu'État juif et démocratique à la lumière de la vision sioniste telle qu'exprimée dans la Déclaration d'indépendance en soulignant  les priorités nationales dans les domaines suivants: Éducation, Développement des infrastructures nationales, Agriculture, Politique de protection sociale, Paix et sécurité.

Dans son discours du 29 janvier 2019, il a aussi décrit Israël comme "un pays de pointe dans le secteur de la haute technologie" mais s’est aussi  engagé à encourager l’activité dans le secteur du bâtiment et de la santé.  Le secteur agricole avait été un domaine d’excellence d’Israël à présent  négligé au profit des nouvelles technologies et Benny Gantz a indiqué son  intention de créer de nouveaux emplois dans ce secteur.

Le ralliement d’Avi Nissenkorn, illustre aussi la volonté de Benny Gantz de renforcer la politique sociale.

2-Yesh Atid (traduction: Il y a un Futur) - יש עתיד

Il s’agit aussi d’un Parti centriste et laïque ; celui-ci a été créé en 2012 par le journaliste et écrivain Yaïr Lapid.  Dans la demande d’enregistrement du parti, il a indiqué notamment  les objectifs suivants :

-Changer les priorités en Israël, en mettant l’accent sur la vie civile, éducation, logement, santé, transports et maintien de l’ordre, ainsi que sur l’amélioration des conditions de vie de la classe moyenne.

-Lutter contre la corruption politique en renforçant la Haute Cour de justice.

-Créer des moteurs de croissance pour lutter contre la pauvreté, améliorer les systèmes de transport et  réduire le coût de la vie et du logement.

-Coopérer avec les Syndicats  d'enseignants.

-Tenter d’établir la paix selon le schéma de "deux États pour deux peuples", tout en maintenant les grands blocs de colonies israéliennes et en assurant la sécurité d'Israël.

-Tenir compte de la diversité du Judaïsme : Mouvements réformateurs, reconstructeurs, orthodoxes, humanistes et non pas du seul judaïsme orthodoxe comme c’est le cas aujourd’hui.

-Instituer le mariage civil en Israël et ouvrir partiellement les transports publics le samedi

III-FORMATION D’UN GOUVERNEMENT

Le système électoral en Israël est le scrutin proportionnel uninominal qui permet de représenter les plus petits partis à partir de 3.25% de votes. Ce système atomise la représentation politique et entraine des nécessaires formations de coalition de gouvernement dans lesquels les plus petits partis échangent souvent leur contribution pour former une majorité contre des avantages souvent exagérés (options politiques, nombres de ministres…).

Ainsi le scrutin proportionnel apparemment plus représentatif au niveau du parlement va affecter cette représentativité au niveau gouvernemental.

Le nombre de députés étant de 120, le parti désigné pour former un gouvernement doit réunir différents autres partis pour avoir 61 députés. A présent la Parti Kakhol Lavan représente une force équivalente à celle du Likoud et pourrait avoir la charge de former un nouveau gouvernement.

Benyamin Netanyahou pourrait être inculpé de corruption comme la Police l’a recommandé et la décision du Procureur Général Avichai Mandelblit pourrait intervenir à tout moment ; cela constitue une menace pour l’actuel premier ministre et pour son Parti.

Par ailleurs Benyamin Netanyahou a probablement détérioré sa propre image en ayant fait pression sur le parti du Foyer National Juif avec lequel il veut s’allier pour qu’il intègre le parti d’extrême droite « Otzma Yehoudit » connue pour sa violence issue de l’idéologie Kahaniste. Ce soutien ne semble pas convenable pour un Premier Ministre d’un Etat démocratique et cette prise de position pourrait décourager des électeurs traditionnels du Likoud.

Benyamin Netanyahou a qualifié Kakhol Lavan qui est au centre-droit de parti gauchiste et ses trois chefs d’Etat Major de généraux gauchiste  et s’est attribué tous les progrès d’Israël sans montrer la moindre culpabilité pour avoir fait  d’Israël le creuset de l’accroissement des inégalités ; malgré cela il a indiqué  que ses deux leaders (Benny Gantz et Yaïr Lapid) ne connaissaient rien en économie. Il a aussi indiqué qu’ils Lavan soutenaient l’accord sur le nucléaire iranien ce qui correspondrait aussi à la position de Donald Trump qui veut aménager l’accord sans s’en retirer. La présence de trois anciens chefs d’Etat Majors au sein du Parti Kakhol Lavan ne permet plus  à Benyamin Netanyahou de se présenter comme une éminence en matière de sécurité.

Sondage du 20 février 2019:

PARTIS

Caractéristiques

Sièges

Taal - Hadash

Parti arabe

6

Listes conjointes

Partis arabes

5

Sous total

Partis arabes

11

Meretz

Extrême gauche

5

Travaillistes

Gauche

9

Sous total

Partis de Gauche

14

Kakhol Lavan

Centre

34

Koulanou

Centre

4

Sous total

Partis centristes

38

Likoud

Droite

33

Yisrael Beiteinou

Droite laïque

0

Sous total

Droite laïque

33

Nouvelle Droite

Scission du Foyer Juif-religieux

8

Shas

Religieux - Droite

4

Judaïsme unifié de la Torah

Religieux -Droite

7

Foyer Juif-Otzma Yehoudit

Religieux- Extrême Droite

5

Sous total

Droite Religieuse

24

TOTAL

120