Les langues Juives

Linguistique : Les langues Juives

Didier BERTIN - 18/08/2019

  • Hébreu

Une étude très fouillée et très intéressante a été faite par « Linguisticae » (France) à laquelle nous voudrions apporter quelques précisions et d’abord insister sur le fait que l’étude d’une langue est très restreinte  sur le plan linguistique si celle-ci est considérée séparément du groupe ethnique qui l’a créée notamment en tant que composante identitaire. « Linguisticae » agît d’ailleurs dans ce sens en faisant généralement appel à des spécialistes de divers horizons pour compléter ses études.

L’hébreu est donc avec l’attachement à la terre et à l’Histoire, une des composantes identitaires du Judaïsme qui a été conservé en Diaspora en tant que référence pour le groupe ethnique juif qui a  pris soin d’en conserver son utilisation même réduite au seul cadre religieux. Il en a été de même pour la sauvegarde du Grec maintenu dans le seul cadre religieux toléré par les envahisseurs ottomans.

En dépit d’hypothèses diverses la prononciation même de l’hébreu a été conservée malgré l’absence de voyelles par des consonnes indicatrices de voyelles puis par les Nékoudots garantissant de façon plus complète la prononciation. Celles-ci ont été créées  par des Massorètes ayant maintenu une présence permanente en Galilée (Tzfat) malgré l’incitation à l’exil. Les ashkénazes ayant une prononciation déformée Eliezer Ben Yehuda qui a sorti l’hébreu de son cadre religieux pour en faire une langue d’usage courant, a fait un cho

ationnel en choisissant une prononciation conforme à celle des autres langues sémitiques respectée par les séfarades et les juifs orientaux.

L’étude de « Linguisticae » amplifie trop la contribution d’Eliezer Ben Yehuda comme s’il avait créé une langue très rénovée en allant jusqu’à faire des emprunts grammaticaux aux langues indo-européennes. Eliezer Ben Yehuda a repris la langue  des textes existants et ainsi l’hébreu moderne permet de comprendre aisément les textes religieux anciens. Les arabes peuvent apprendre facilement l’hébreu moderne en raison des liens étroits avec leur propre langue. L’hébreu moderne permet aussi d’appréhender mais plus difficilement  les textes religieux écrits en araméen grâce  à l’importance générique des racines des mots dans les langues sémitiques. Nous sommes donc très loin d’une langue qui aurait été grammaticalement influencée par des emprunts aux langues indoeuropéennes et l’hébreu moderne s’inscrit complètement dans la famille des langues sémitiques. Il est important de le souligner pour couper l’herbe sous le pied de ceux qui voudraient en en titrer des arguments politiques.

Si certains israéliens préfèrent utiliser des formes simplifiées comme par exemple dans l’expression du possessif, d’autres préfèrent le décliner comme dans la Bible et conserver des formes sophistiquées. Le niveau d’utilisation de la langue est comme partout un marqueur socioculturel.

Eliezer Ben Yehuda n’a fait qu’un emprunt lexical aux langues indo-européennes en ce qui concerne  des  mots qui désignent des idées ou des objets qui n’existaient pas dans l’antiquité. On constate toutefois un effort  pour renoncer à ces emprunts chaque fois que cela est possible en créant des mots dont la racine est hébraïque.

De très nombreuses langues vivantes empruntent « de façon définitive » des quantités de mots à d’autres langues sans que cela n’affecte leur appartenance claire à un groupe ethnique et linguistique.

Eliezer Ben Yehuda a surtout été un philologue courageux qui a dû s’opposer aux juifs ultrareligieux qui ne voulaient pas que l’hébreu devienne une langue de la vie courante ou aux partisans  inconditionnels du Yiddish ainsi que l’indique très justement l’étude de « Linguisticae ».

Eliezer Ben Yehuda Ben Yehuda pensait qu’on ne pouvait pas  bâtir une nation ou un ensemble compatible  sans une langue commune comme l’illustre la métaphore de la tour de Babel et la domination progressive de l’anglais dans un monde globalisé.

  • Autres langues juives

L’apport d’Eliezer Ben Yehuda allait de pair avec le retour des juifs sur leur terre. Avant cela, les juifs parlaient comme tout le monde la langue des pays qu’ils habitaient mais avaient aussi développé parallèlement des formes de langage qui leur étaient propres. Le Yiddish était plus stable que les frontières des pays de l’Est qui entrainaient le déplacement de populations d’un pays à un autre en restant sur place. « Linguisticae » fait une analyse des langues parlées par les juifs ashkénazes et séfarades ayant tous émigré à l’Ouest (Nord et Sud). Leur présentation du Yiddish est relativement complète compte tenu de leur spécialisation dans les langues germaniques qui composent environ 80% du Yiddish sans clairement préciser qu’il s’écrivait en lettres hébraïques ce qui représentait bien avant l’œuvre d’Eliezer Ben Yehuda une utilisation de l’hébreu hors du cadre religieux.

Leur présentation des langues des séfarades est moins exhaustive. L’origine de la langue des juifs séfarades est mise en lumière par le qualificatif séfarade qui se rapporte à la péninsule ibérique. Après l’inquisition espagnole suivie par celle du Portugal les séfarades expulsés d’Espagne et du Portugal ont principalement émigré en Afrique du Nord, Grèce, Bulgarie, Turquie, Egypte et aux Pays Bas après ceux-ci se fussent libérés de la domination espagnole en 1648 après une guerre de 80 ans. Il existe toujours une synagogue séfarade à Amsterdam appelée « Synagogue Portugaise ». Quelques séfarades hollandais on émigré en Suède et il existe encore  quelque juifs suédois d’origine séfarade.

« Linguisticae »  fait une différence entre le Judesmo et le Ladino qui n’est généralement pas prise en compte  et la langue Judéo-espagnole est couramment appelée Ladino.

Le Ladino a été bien conservé en Grèce, Bulgarie Turquie et Egypte mais la shoah en Grèce et l’expulsion des juifs d’Egypte ont freiné la culture ladino.

En Afrique du Nord (surtout au Maroc) les juifs hispanisants parlaient l’espagnol et non pas le ladino sans doute en raison de la proximité géographique de l’Espagne de plus rapidement matérialisée par ses Presidios en Afrique du nord alors que les Juifs de Grèce et de Turquie étaient éloignés de l’Espagne. Les presidios sont Melilla et Ceuta au Maroc auxquels on doit ajouter historiquement Oran en Algérie, conquise par les espagnols puis devenue très brièvement turque avant la conquête française.Toutefois la Jaketia de Tétouan (Maroc) qui était un mélange d'arabe, d'espagnol et d'hébreu est un Judéo-espagnol qui semble très éloigné du ladino de Salonique  qui est une référence forte en ce qui concerne le ladino, a été utilisé à Tétouan est tombée en désuétude faute de locuteurs.

Les autres juifs séfarades ou orientaux en Afrique du nord qui vivaient hors des villes ou parmi les populations  berbères dont ils étaient en partie issus parlaient le Judéo-arabe appelé populairement « le Juif » et aussi l’arabe.

« Linguisticae » indique de façon surprenante qu’en dehors de l’hébreu moderne  la langue des Juifs est aujourd’hui en grande partie l’anglais  en se référant à ceux qui habitent aux Etats Unis et secondairement le Russe en se référant aux Juifs Russes vivant  en Israël. Les juifs américains parlent en effet l’anglais pour communiquer avec le reste de la population et  il en est de même pour les Polonais, les Grecs, les Italiens, les Arméniens des Etats Unis dont on ne dirait pas que leur langue est l’anglais qu’ils pratiquent bien sûr par nécessité.

On peut s’étonner de ce type de considération qui ne fait pas la différence entre la langue utilitaire et la langue de référence ethnique et identitaire.

Les émigrés russes venus en Israël à partir des années 1980 parlaient plus aisément le Russe que l’Hébreu mais les nouvelles générations parlent l’hébreu même si elles conservent la connaissance du Russe.

Ainsi le Parti politique israélien précédemment désigné comme Russophone est devenu un parti Israélien intégré dans la vie politique et dont l’une des  particularités est la lutte pour la laïcité c'est-à-dire la suppression totale des règles religieuses dans la vie civile. En effet le mode de scrutin en Israël implique la formation de coalitions de gouvernement au sein desquelles les partis minoritaires comme les partis religieux obtiennent des privilèges largement disproportionnés.